Les choses changent, se détériorent et ne deviennent que mince souvenir pour les plus âgés de ce monde, un passé abstrait pour cette fleur de l'âge et une image noire et vide pour les prochains. Toutes les fois où je me suis dis que les gens avec leurs remarques nostalgiques tel que "dans mon temps" n'étaient que trop vieux et vivaient dans le passé et l'amertume, me reviennent à l'esprit, et je me dis que non, ce n'est pas que la vieillesse de nous même qui nous pousse à ces réflexions déprimantes. Car, quand on dit dans mon temps, cela amène un éloignement de la vie présente, cela veut dire qu'on vénère le passé face à notre quotidien fade. Cela veut dire que la vie ne va pas en s'améliorant. La vie vieillit d'elle même.
Mais il y autre chose. Cela veut dire que nous ne contrôlons pas les choses qui changent. Car sinon nous n'aurions guère besoin d'utiliser cette remarque si déprimante et nous serions dans l'action pour la continuer cette vie qui était si belle dans le temps.
Après mon voyage en Gaspésie, je me sens perplexe face aux choses qui changent. Les gens s'éloignent, les gens vieillissent, et la terre aussi.
Les merveilles de ce monde se détériorent, même si l'humain y porte la plus grande attention, car il en est ainsi. Nous vieillissons tous, nous disparaîtrons tous un jour, nous et la terre.
C'est avec stupeur que j'ai vu mon rocher Percé plus horrible que jamais, avec un accès barré pour ne plus y accéder par trop grand danger. Après avoir bravé l'interdit, une fois à ces pieds, la magie que j'y ai jadis sentie n'y était plus. Il enlaidit, il vieillit et ce qu'il a pu être "dans le temps" serait dans ses pensées s'il pouvait en avoir. Sa fin approche.
Et mes grands-parents. Ou plutôt elle. Si différente. Voyant sa logique qui s'effrite carrément sous les yeux de tous qui ne sont que de plus en plus dur avec elle. Par peur, je ne crois pas, par manque de savoir vivre, sûrement. Par incompréhension de notre cycle on peut se dire, mais je crois plus par incompréhension d'eux même et par leur agressivité c'est eux qui sont pitoyables, ce n'est pas elle et sa déchéance.
Elle est entrée dans son retour à l'enfance. Cette femme n'est plus ce qu'elle était. Ce qui occupe ses pensées, ses opinions, ce qui l'a fait rire, ne la concerne plus, et ne concerne plus les adultes qui l'entourent. Retour vers les comportements insignifiants d'un enfant mais pas mignon, non. Seul l'enfant est mignon, maintenant ces comportements sont grotesques quand tu es un adulte qui n'est plus tellement un adulte, mais un mélange de je ne sais quoi entre l'adulte et la mort.
Il y a une différence avec ce retour à l'enfance et la véritable enfance car il n'est pas aussi joyeux, ce n'est plus le moment où l'être humain est à son comble de pétillement et de naïveté. Ce retour à l'enfance se voit plutôt plané par une grande lourdeur. Cette lourdeur c'est cette la petite partie cachée de cette femme qui se rappelle de comment c'était "dans le temps". Une partie qui, malgré la détérioration de l'adulte vers la mort, se rappelle de comment les adultes lui parlaient avant. Cette partie qui se rappelle certainement au fond de son cœur, peut-être pas d'une façon aussi claire qu'avant mais qui s'en rappelle quand même, de ce qu'elle a pu être, et elle voit alors que les adultes la méprisent, qu'ils sont mal à l'aise en sa présence et s'éloignent en lui parlant comme à un enfant de plus en plus. Mais de l'extérieur on ne voit que son retour à l'enfance. Et alors la rupture de cette femme/morte face à sa vie se fait et elle s'éloigne de plus en plus aussi. La vérité crue de la disparation éventuelle est trop dure alors la pente descendante se fait vite, pour en finir vite.
Si on s'arrête et qu'on l'observe, on le voit bien que dans tout ceci il y a un peu de mascarade. Elle a jeté sa cohérence par sa fenêtre de cuisine crasseuse et elle dit n'importe quoi, mais c'est trop, oui c'est trop. La femme-morte n'arrive pas si vite dans la vie, et cette femme va beaucoup plus vite que son véritable cycle. Mais sa famille a toujours été si stupide avec elle, ils l'a méprisaient bien avant que tout ceci n'arrive alors se dit-elle, pourquoi ne pas faire semblant tout de suite là maintenant, alors qu'elle sent qu'elle se transforme déjà un peu vers cette femme-morte. Ainsi elle pourrait avoir la paix plus vite qu'elle l'aurait cru, et aller chercher ce droit de rester seule de l'intérieur avec ses pensées, en s'imaginant avoir eu une autre vie, une vie si majestueuse, où elle aurait été libre et si heureuse. Pourquoi n'y a t-elle pas pensé avant ? La fausse mort de l'extérieur est la meilleure façon de partir sans réellement partir. Car cette femme a voulu toute sa vie quitter ce mari si répugnant, mais elle ne l'a pas fait car les femmes n'agissent pas ainsi, elles ne partent pas, elles endurent.
Maintenant elle impose un retour à l'enfance de l'extérieur à celui qu'elle déteste avec tous ses organes, elle lui crache une impression de perte de logique et de mémoire, pour s'évader et tenter de s'offrir du calme avec le peu de temps qu'il lui reste avant d'être réellement cette femme-morte, car elle la sens, elle approche.
Cette femme, cette grand-mère qui a déjà vécue une première mort en se mariant, se retire en femme-morte avant même de l'être vraiment. Peut-être est-ce que je me trompe et que je refuse de voir que les gens changent et se dégradent avant de disparaître et que son intérieur est le même que ce qu'elle nous montre, mais je sais que non. Ses yeux n'arrivent pas à me mentir comme aux autres. Mais la vie et ce qu'elle a d'injuste ne m'a jamais vraiment permise de vivre des moments de grande complicité avec cette femme pour percer cette carapace étrange qui saute bien fausse à mes yeux de petite fille qui peut voir avec tristesse la femme qu'elle aurait pu être et qui sait aussi que malgré toutes ses idées de bonheur, elle partira brisée, tremblante, en n'ayant plus aucun souvenir de la jeune femme qu'elle a déjà été car sa vie n'a été que survie et cette survie l'a complètement et cruellement engloutie.